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L’intrusion de l’IA générative dans la littérature et la Querelle des Anciens et des Modernes posent une même question fondamentale: qu’est-ce qui donne sa légitimité à une œuvre littéraire? Entre ces deux révolutions (au sens scientifique du terme), il existe une différence décisive: au XVIIe siècle, on débattait des modèles que devait suivre l’écrivain, tandis qu’aujourd’hui, l’usage de l’IA générative interroge la nécessité même de l’écrivain dans certaines étapes de la production littéraire.

Au XVIIe, les Anciens considèrent que les grandes œuvres de l’Antiquité ont atteint une forme d’excellence qui transcende les époques. Imiter les maîtres antiques constitue une discipline du jugement et un apprentissage de la forme. Les Modernes, quant à eux, appuient leur réflexion sur la toute nouvelle notion du progrès et estiment qu‘une époque peut produire ses propres formes et ses propres valeurs. Je schématise ici, à l’extrême. Mon propos n’est pas de débattre de cette Querelle, mais de poser un cadre de réflexion. Les promoteurs de l’IA générative avancent des arguments qui pourraient rappeler ceux des Modernes : la technologie élargirait les possibilités de création, démocratiserait l’accès à l’écriture et permettrait de dépasser certaines limites humaines (notamment en terme de recherche). Est-ce à dire que le progrès technique entraînerait un progrès artistique? Un roman produit en quelques jours plutôt qu’en plusieurs années est-il un meilleur roman? Un texte grammaticalement parfait possède-t-il une plus grande valeur littéraire? Une technologie capable d’imiter cent styles différents produit-elle une œuvre plus originale qu’un écrivain qui cherche sa propre voix? La véritable question est de savoir si les critères du progrès technique peuvent et doivent devenir ceux du progrès littéraire. Et c’est là que commence notre nouvelle Querelle.

1- L’imitation, le pillage, la prévisibilité du langage, le conditionnement du lecteur

Si les Anciens accordaient une importance centrale à l’imitation des grandes œuvres comme moyen d’apprentissage technique et esthétique, les modèles d’IA générative apprennent à partir du corpus littéraire humain —qui a été pillé (certains ouvrages ont même été détruits matériellement et n’existent plus qu’en numérique) — et ont la capacité de reproduire des régularités stylistiques, narratives et discursives. Cela ne signifie pas que l’IA plagie; ce serait tellement plus simple si c’était le cas. L’IA peut (au sens probabiliste) générer des combinaisons inédites et des formulations originales, MAIS son fonctionnement ne permet pas l’intervention d’une expérience esthétique vécue, d’un projet existentiel ou d’un jugement conscient au même titre que celui d’un écrivain. L’IA peut générer une description du deuil sans avoir vécu la perte, d’un personnage tourmenté sans connaître le tourment et elle peut aussi générer des marques d’hésitation sans éprouver d’incertitude. C’est un modèle de langage, qui imite l’humain.

Et autour du concept d’imitation apparaît celui de prévisibilité. Un texte généré par l’IA est prévisible. Pourquoi? Parce qu’un texte généré par de l’IA n’est pas de la littérature, mais le fruit de calculs statistiques et probabilistes. Dès lors que l’IA a généré une séquence de mots, elle va choisir les termes suivants en fonction de leur probabilité d’apparaître: les cooccurrences, les proverbes, les expressions toutes faites, mais surtout les balancements logiques (dans la première partie de la phrase, s’il y a le verbe vivre, le verbe mourir apparaît dans la seconde partie). Elle utilise aussi un vocabulaire issu de la création de contenu (rien n’est grand, mais tout est VASTE) et de la croissance personnelle surreprésentée dans les succès de vente vs la structure de la production livresque et aussi dans l’offre culturelle numérique. C’est pourquoi un roman généré par IA peut avoir la saveur d’un roman initiatique, alors que le personnage n’évolue pas du tout, ou encore nous livrer des maximes à coup de formules creuses, mais qui sonnent bien. L’IA ne s’en tient pas seulement aux mots, elle s’occupe du rythme aussi. Du moment qu’un rythme est validé, elle va l’appliquer partout. Jusqu’à l’écœurantite. Et bien sûr, il y a la structure propre à l’IA. D’abord, une phrase d’accroche, puis une rythmique de liste s’installe jusqu’à l’intervention d’une nuance qui permet le balancement logique. Ça, c’est quelque chose de facile à repérer, mais en même temps facile à manquer parce que la rythmique finit par nous bercer. On trouve ainsi souvent le schéma : proposition 1 négative, conjonction marquant une opposition, proposition 2 positive qui vient corriger la proposition 1. Cela donne une impression de nuance, alors que cela n’en a que la forme.

Oui, mais si c’est si artificiel que ça, comment se fait-il que le lecteur éprouve de vraies émotions à la lecture d’un texte généré par l’IA? Là, ça commence à piquer. Nous l’avons vu récemment, de très nombreux lecteurs ont été sincèrement bouleversés par un texte produit par l’IA. Et leurs émotions sont parfaitement légitimes. Pourquoi nous en étonnons-nous encore? Qui n’a pas éclaté de rire dans une conversation avec Chat GPt? Qui n’a pas été flatté ou impressionné par une analyse de son agent de conversation? L’IA générative GÉNÈRE un langage. Et tout langage GÉNÈRE des émotions en nous. Pourquoi un texte présenté comme littéraire et GÉNÉRÉ par IA échapperait-il à ce schéma? D’autant plus que les neurosciences révèlent combien notre cerveau aime ce qui est prévisible. La véritable création dérange, déstabilise. La répétition et l’imitation rassurent. Encore mieux, tous ces outils mis ensemble participent du conditionnement du lecteur à aimer un texte généré par l’IA, voire à le préférer à un texte créé par un humain.

C’est là qu’intervient la quatrième blessure narcissique, citée par Alain Damasio; « Nous sommes face à une blessure narcissique majeure. Après Copernic, après la découverte de l’inconscient, après Darwin, voici la quatrième : l’apparition d’une intelligence artificielle, simulée, mais capable de produire des textes et des idées au niveau des meilleurs experts – et qui pourrait bientôt les dépasser. » Et si on reste dans cette blessure narcissique, nous ne sommes plus à même ni d’analyser la révolution en cours, ni d’en anticiper les conséquences. Pour en sortir, nous devons nous redéfinir par rapport au langage et à la création. Si nous ne changeons pas de paradigme, nous aurons beau nous accrocher à l’affirmation selon laquelle l’art est humain, cela ne suffira pas. Une posture n’est pas une action. En revanche, nous pouvons distinguer l’effet que nous procure la lecture d’un texte de l’acte de création. Et là, nous retrouvons ici la démarche artistique de Marcel Duchamp: l‘art réside dans l’idée et la démarche intellectuelle et non dans la fabrication ou le critère de beauté.

À ce stade de la réflexion, l’IA générative réintroduit, sous une forme technologique, une conception de la création que la modernité littéraire avait progressivement contestée: celle d’une production fondée sur la maîtrise et la recombinaison de modèles préexistants. En ce sens et paradoxalement, les partisans de l’IA s’inscrivent dans la lignée d’une conception ancienne de l’imitation, tandis que les écrivains qui défendent la singularité de l’expérience créatrice sont bien les nouveaux Modernes.

La prochaine fois, j’aborderai toujours dans la perspective de la nouvelle Querelle des Anciens et des Modernes la notion d’auteur, l’autorité culturelle et l’IA. Cela va permettre d’approfondir les notions abordées dans les billets précédents et de les traiter sur un plan ontologique.

Pour approfondir les sujets évoqués ici, quelques références:

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