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Agence Littéraire Laëns

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Archives mensuelles : septembre 2026

L’IA n’est pas Dieu. Épisode troisième

30 mercredi Sep 2026

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Mots-clés

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Dans le contexte de la relation auteur-éditeur, l’IA générative ne modifie pas que (mais c’est déjà énorme, on s’entend) la fabrication du texte, elle brouille l’objet sur lequel repose toute la chaîne éditoriale.

Lorsqu’une maison d’édition reçoit un manuscrit, l’éditeur présuppose que ce manuscrit est la trace du travail d’un auteur. Cela n’implique pas que l’auteur a tout fait tout seul: il peut avoir fait appel à des consultants pour vérifier la vraisemblance d’un élément de l’histoire, à des bêta-lecteurs, à un directeur littéraire qui lui aura fait remanier son texte, etc. Et cette trace du travail de l’auteur s’inscrit dans une continuité, le schéma classique: auteur → décisions d’écriture → manuscrit → lecture éditoriale → dialogue avec l’auteur → réécriture → ouvrage publié. Quand un éditeur lit une maladresse, elle lui apprend quelque chose sur l’auteur. Par exemple, une scène ratée peut indiquer que l’auteur ne maîtrise pas encore le point de vue. Une incohérence peut montrer qu’il n’a pas travaillé correctement son personnage. Une image extraordinaire au milieu d’un texte imparfait peut révéler une voix originale. Et une maison d’édition n’achète pas seulement un roman de 84000 mots, elle investit dans un auteur susceptible de devoir couper trente pages, reprendre un personnage, répondre à une direction éditoriale, participer à la promotion (crédibilité de l’auteur), refaire une fin et, le cas échéant, écrire un second livre. Le manuscrit permet de sélectionner un ouvrage et une capacité d’auteur.

Si le manuscrit soumis a été écrit avec l’aide de l’IA sans que ce point soit précisé, cela brouille le diagnostic, parce que le texte ne permet pas d’inférer la compétence de celui qui le soumet. Ce n’est pas seulement de la triche, cela induit une série de problèmes au niveau du processus éditorial. Là encore, prenons un exemple. Un directeur littéraire écrit à l’auteur: «Le personnage de Chantale devient agressif au chapitre 12. Rien ne prépare ce basculement dans les chapitres précédents. Je te conseille de retravailler sa trajectoire dès le chapitre 7.» La conversation s’engage. «Mais Chantale est déjà en colère.» «Où le vois-tu?» «Lorsqu’elle ghoste sa sœur.» «Moi, je l’avais lu comme de la peur.» Ici, l’auteur découvre que son intention n’est pas perceptible, et le directeur littéraire découvre quant à lui une intention qu’il n’avait pas vue. Ensemble, ils reconstruisent Chantale. La direction littéraire n’est pas une réparation de texte, c’est une maïeutique éditoriale.

Avec le recours à l’IA, le processus éditorial est perverti. L’auteur peut copier le commentaire dans une IA et en faire un prompt. «Ma directrice littéraire trouve que l’agressivité de Chantale au chapitre 12 n’est pas préparée. Modifie les chapitres 7 à 11 pour installer progressivement sa colère sans être trop explicite.» Il reçoit quelques minutes plus tard un texte meilleur, mais il n’a pas nécessairement compris pourquoi. Et la directrice littéraire peut devenir à son insu le superviseur humain d’une boucle d’optimisation homme-machine. Son expertise sert à améliorer une production automatisée sans son consentement. C’est une tromperie double. Le travail d’éditeur passe alors d’éditeur de texte à éditeur du processus d’écriture. À la question traditionnelle «Ce manuscrit est-il publiable?» s’ajoute dorénavant «Comment ce manuscrit a-t-il été produit, et cette personne peut-elle véritablement le travailler?»

Côté économie maintenant, entre un texte créé par un humain et un texte généré par IA, si le coût de production du texte brut s’effondre (un texte de 80000 mots peut très bien être pondu en quelques jours, le coût de discrimination entre le bon, le banal, le vrai, le faux, l’incohérent et le singulier, lui, augmente de manière vertigineuse. On passe donc pour une maison d’édition d’une économie de production à une économie de jugement. Parce que le nombre de manuscrits reçus explose ! (Entendez-vous la détresse dans la dernière phrase?) Vous pensez que ça ne vous regarde pas? Oh que si. Parce qu’alors la question centrale pour un éditeur est de nommer et reconnaître ce qu’est un auteur. Dernier exemple, cette fois avec trois cas. A écrit son roman et utilise une IA comme moteur de recherche. B construit ses personnages, son univers, son intrigue, puis demande à une IA de produire un premier jet de certaines scènes qu’il va retravailler de fond en comble. C demande à l’IA de lui écrire «un thriller psychologique de 90000 mots dans lequel…», puis se contente de sélectionner parmi les propositions. Quelles sont les décisions constitutives du roman? Qui décide de la nécessité de Chantale? Qui décide qu’elle doit se taire à ce moment? Qui comprend que la scène du chapitre 12 détruit quelque chose qu’on préparait depuis le chapitre 3? C’est là que réside l’auctorialité.

Si un auteur utilise l’IA sans le déclarer à l’éditeur, il brise le contrat épistémique de la direction littéraire. Le directeur littéraire travaille alors avec de fausses informations sur l’objet même de son intervention. S’ensuit la nécessité d’un contrat de transparence sur le processus de création. L’enjeu principal est de savoir à quel moment une machine a participé, à quoi et qui a pris les décisions littéraires qui ont fait de ce texte cette œuvre-là. Charles Sagalane a partagé, dans un post Facebook daté du 27 septembre dernier, un questionnaire qu’il a élaboré dans cet esprit et qu’il m’a permis de reproduire ici. Je vous encourage à joindre le vôtre à tout envoi de manuscrit à une maison d’édition (et à tout agent littéraire, merci).

C’est clair, c’est simple à faire, et cela permet à chaque intervenant de savoir quel est précisément son rôle. Dans le prochain billet (et peut-être même plusieurs), je vais aborder le sujet de l’IA dans la littérature dans la perspective de la nouvelle querelle des Anciens et des Modernes.

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L’IA n’est pas Dieu. Épisode second

28 lundi Sep 2026

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L’affaire Thélyson Orélien fait souffler un petit vent de panique, parmi les auteurs. Devra-t-on revenir à la machine à écrire? Est-ce qu’on doit se justifier de tout maintenant? Est-ce que cela veut dire que les maisons d’édition ne vont plus prendre de primoromanciers? Oui, mais, il paraît que pour tel texte écrit bien avant 2022, Pangram détecte une écriture 100% IA! Est-ce que c’est une machine qui va décider de l’humanité de mon écriture? Autant de questions et de commentaires qui jaillissent de toute part.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il ne s’agit pas de la première affaire du genre. Et pour prendre un peu de recul, penchons-nous sur un cas résolu, celui qui a secoué l’édition 2026 du Commonwealth Short Story Prize région Caraïbes. À la mi-mai, ce prix est attribué à la nouvelle intitulée «Le serpent dans le bosquet», de Jamir Nazir. Comme il l’était prévu dans le règlement du prix, la nouvelle est publiée sur granta.com. Et là, certains lecteurs croient reconnaître différents marqueurs d’une écriture générée par l’IA. Un chercheur, spécialiste de la question, Nabeel S. Qureshi va appuyer ce diagnostic, ainsi que Pangram et Claude. Le comité du Commonwealth Short story Prize vérifie alors auprès de l’auteur ce qu’il en est. Cette investigation (je préfère ici ce mot à enquête, parce que plus neutre) va durer un mois, au terme duquel Jamir Nazir ressort complètement blanchi. Il a pu fournir tous les documents nécessaires à retracer le processus d’écriture de sa nouvelle. Jamir Nazir est bien l’auteur de «Le serpent dans le bosquet».

Jamir Nazir, auteur de la nouvelle primée Le serpent dans le bosquet
Jamir Nazir, auteur de la nouvelle primée Le serpent dans le bosquet
Crédits photo: Commonwealth prize

La technologie de l’IA générative, même si elle est déjà avancée, est jeune. On va donc assister pendant quelque temps à des débats sur l’utilisation de l’IA dans le cadre de la production d’une œuvre artistique, et des lanceurs d’alerte vont soulever quelques lièvres. Rien de plus normal. Est-ce que le fardeau de la preuve incombe aux auteurs? Devez-vous faire quelque chose de plus pour prouver la paternité (ou la maternité) de vos écrits?

Ce que vous avez déjà (l’historique des versions et le suivi des modifications, les métadonnées du fichier, les traces de vos recherches, celles d’échanges et de collaboration) devrait amplement suffire.

  • Les traces de vos recherches : fiches de personnages, lignes de temps, cartes mentales, bibliographie, éventuellement journal d’écriture sous toutes ses formes possibles
  • les traces d’échanges et de collaborations: courriels, messages (textos, Whatsapp, etc.), commentaires et annotations
  • L’historique des versions et le suivi des modifications
  • Les métadonnées de vos fichiers (date, temps total d’édition, etc)

Vous n’avez pas besoin de payer quoi que ce soit, ni qui que ce soit pour documenter votre processus d’écriture. Je vais continuer cette série de billets. Le prochain portera sur la place de l’IA dans le processus d’écriture.

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L’IA n’est pas Dieu. Épisode premier

23 mercredi Sep 2026

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Mots-clés

agence littéraire, agence littéraire laëns, agent littéraire, agent littéraire Québec, Éditions Boréal, Éditions Grasset, Balance ton Claude, C'était ça ou mourir, coaching d'écriture, correction de manuscrits, correction de manuscrits Québec, création humaine, direction littéraire, Freida McFadden, IA, littérature haïtienne, Olivier Nora, Pangram, rentrée littéraire 2026, rumeur, texte généré par IA

On nous a présenté l’IA comme un outil incontournable, sans nous expliquer comment cela fonctionnait. Vous savez, le mode d’emploi que vous feuilletiez en plusieurs langues, avant de trouver la vôtre? Celui qui disparaît de plus en plus au bénéfice de schémas compréhensibles de tous, réduisant le langage à quelques traits? Cela a son utilité. L’IA que l’on nous engage à consulter est un produit que l’on cherche à nous vendre, et ce dans tous les domaines et dans toutes les strates de la société.

Depuis quelques semaines, des discours dissidents apparaissent, nous mettent en garde sur l’effet mortifère de l’IA pour l’humanité. Et aujourd’hui, on jette un auteur dans la tourmente au nom de la vérité de l’IA. Alors, IA ou pas IA?

Thélyson Orélien n’est pas le premier auteur à succès, victime du soupçon nauséabond d’écrire à l’aide de l’IA. Souvenez-vous de l’affaire Freida McFadden. Cela remonte à seulement quelques mois. Une théorie née sur Internet était reprise par les médias traditionnels: Freida McFadden n’existerait pas, mais serait une IA. Les preuves avancées alors:

  • l’autrice était d’une discrétion troublante, il n’y avait aucun lancement, pas d’entrevue, pas d’événement. Une grande absente.
  • Un rythme de publication effréné
  • Une écriture simple, directe.

Mais le premier élément de preuve ne figurait pas sur cette liste. Le premier élément de preuve, c’était le succès. Un succès rapide, foudroyant, planétaire. Et ça, c’était suspect.

Résultat des courses: Freida McFadden n’est pas plus une IA que vous et moi. Il s’agit seulement de Sarah Cohen, neurologue, qui souhaitait conserver son anonymat pour continuer d’exercer sa profession en toute liberté. Raté.

Pour Thélyson Orélien, la «polémique» a également commencé sur Internet. Et les médias traditionnels viennent de la relayer. Que l’on salisse un auteur et ses maisons d’édition ne semble poser problème à quiconque, tant le frisson du scandale est bon. Et chacun y va de son argument, en tant que grand connaisseur de l’IA, de l’écriture par IA et de l’écriture humaine. Quelles sont les soit-disant preuves ici?

  • Pangram, un logiciel américain de détection de textes générés par l’IA, aurait signalé que C’était ça ou mourir était écrit à 100% par l’IA, à partir de 4 extraits du roman.
  • Ce résultat a été publié sur le réseau social, connu pour sa grande fiabilité en matière d’information (sarcasme), X par un compte anonyme Balance ton Claude
  • L’abondance (ou la surabondance pour certains) des métaphores, de figures de styles et d’aphorismes
  • Les plus prudents expliqueraient cela par une co-écriture avec l’IA .

Passons ces «preuves» en revue:

  • Pangram est certes un outil de détection de textes générés par l’IA, qui semble avoir une excellente efficacité de prime abord, puisqu’on lui reconnaît 0.05% de faux positifs. Ça, c’est l’argument marketing du produit que l’on cherche à vendre aux maisons d’édition ou aux magazines et journaux pour les critiques littéraires.
  • Pangram EST SURTOUT UNE IA, avec un rôle spécifique. C’est une IA de classification et d’analyse. Cela veut dire que l’on nourrit sans cesse Pangram avec des textes humains et avec des textes écrits par des IA génératives, comme Claude, Chat Gpt et bien d’autres. Le discours du fabricant du produit est que Pangram peut faire une étude comparée de ces textes et attribuer une probabilité quant à leur origine. Ce qu’il faut retenir, c’est que Pangram est une IA avec un fonctionnement d’IA. On va y revenir dans un second article, parce que ce point est crucial.
  • La thèse énoncée et dénoncée par Thélyson Orélien, c’est que Pangram est nourri avec les textes de tradition littéraire française et avec les classiques, et qu’il ne peut donc pas apprécier l’originalité de son écriture basée «sur les images, les répétitions et les rythmes, synonymes d’une parole vivante, tirées de ses traditions haïtiennes et caribéennes.» Pangram ferait du racisme culturel.
  • Les éditions du Boréal, premier éditeur de C’était ça ou mourir, ont décidé d’agir prudemment et dans le respect d el’auteur. Voici quelques extraits de leur premier communiqué de presse: «Thélyson Orélien, s’il vient tout juste d’être révélé au grand public, poursuit une carrière d’écrivain depuis maintenant 20 ans, soit bien avant l’avènement de l’IA générative.» «Il a achevé le premier jet de son roman il y a plusieurs années, et le texte a ensuite mûri au fil de nombreux allers-retours avec son éditrice, dont témoignent les versions successives du manuscrit jusqu’à sa forme finale. Ce travail éditorial a été mené avec la plus grande rigueur, sans aucune intervention de l’IA.» «Les analyses diffusées sont arbitraires et portent sur des extraits du roman, soumis à un outil dont la fiabilité est discutable et n’a, à notre connaissance, jamais été établie sur la prose romanesque francophone.»

Qu’est-ce que tout cela dit de nous? Si l’on compare le cas de Fredda McFadden et celui de Thélyson Orélien, on ne trouve qu’un seul point commun: le succès. Le succès critique et/ou populaire d’un roman, dans un monde où il est de bon ton de répéter ad nauseam qu’on ne lit plus, est suspect. Et ce n’est pas un hasard. Dans le monde du livre, plusieurs acteurs dont des auteurs, des libraires, des critiques et des Booktokeurs qui se targuent d’être à rebours des «tendances» considèrent les succès de librairie ou/et les rafleurs de prix littéraires comme étant surcotés. Un snobisme inhérent à notre «milieu», dans lequel l’autosabotage a encore de beaux jours devant lui. Parce que oui, cracher sur le succès d’un titre ou d’un auteur, c’est cracher sur ce qui nous fait exister en tant que milieu professionnel. Là est notre talon d’Achille, la porte d’entrée de toutes les rumeurs. Tellement bien qu’aujourd’hui, le compte Balance ton Claude appelle au calme en disant que les résultats ne sont issus que de quelques extraits, qu’une probabilité d’erreur existe, et qu’il a choisi ce roman parce qu’il avait du succès. CQFD. Mais la rumeur, bien humaine celle-là, persiste.

Être humain, c’est aussi faire preuve de recul, d’intelligence. La vraie, cette fois. Achetez ce roman, lisez-le et écoutez-le. Peut-être que C’était ça ou mourir sera la porte d’entrée qui vous fera découvrir la littérature haïtienne ou peut-être pas, mais surtout lisez, comparez et ne craignez pas de vous tromper.

Si l’on veut prendre un peu de hauteur, s’interroger sur la paternité d’une œuvre dans le cadre IA vs humain est également significatif. De l’IA, notre quotidien est saupoudré. Partout. Une recherche Google, et voilà qu’apparaît une réponse de l’IA sans qu’on l’ait demandée. Un magasinage en ligne, et une IA nous interpelle pour savoir comment elle peut nous aider. Lisez un document .pdf, l’IA apparaît systématiquement en vous disant que ce texte est long et qu’elle peut le résumer pour vous. Les Deep fakes pullulent sur les réseaux sociaux, les chansons générées par IA sont légion. S’impose alors à nous une question: qu’est-ce qui est vrai? Qu’est-ce qui est créé par un membre de l’espèce humaine et non par la machine? Cette confusion s’explique par le fait que nous utilisons un outil que nous ne comprenons pas, mais aussi parce que l’IA pose, par défaut, la question de l’essence de l’humanité. La semaine prochaine, je vous proposerai un second billet d’humeur (et je l’espère d’information) sur l’IA, toujours relié à la création, et en particulier à la création littéraire.

N.B.: Je n’actualiserais ce billet que si Thélyson Orélien fait la preuve de sa paternité littéraire de C’était ça ou mourir.

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